Ah, l’ego ! Les fortes individualités du monde pop-rock ne cessent de s'interroger sur la frontière poreuse entre affirmation de soi et de son indépendance, indifférence à l’autre et narcissisme ridicule. Billy Joel (My Life) ne revendique que le droit de mener sa vie comme il l’entend, tout comme G-Eazy & Bebe Rexha (Me, Myself & I) rappellent qu'ils ne comptent que sur eux-mêmes. Mais Fleetwood Mac pointent déjà les limites de ce sentiment d’être unique (What Makes You Think You’re the One), que The Killers (The Man) s'amusent à gonfler jusqu’à la caricature dans une parade d’autosatisfaction qui se veut irrésistible. Car aussi paradoxal que cela puisse sembler, même l’amour n’échappe pas à ce trop-plein de soi. La Grande Sophie (Égoïste) dépeint quelqu'un ramenant sa relation à sa seule personne, absurdité qu’Oldelaf (Natacha) pousse joyeusement jusqu’au rêve d'une relation où la partenaire aurait le bon goût… de ne pas trop exister !
Et si l’égoïsme n’était pas qu’un travers individuel ? Chez Toto (Selfish), l’avidité personnelle épouse déjà une logique plus collective : vouloir davantage, posséder davantage, sans jamais atteindre la satiété. D’autres utilisent alors l’autodérision pour souligner le caractère presque civilisationnel de ce narcissisme, dont ils ne sauraient s'exclure eux-mêmes : Jacques Dutronc (Et moi, et moi, et moi) confronte avec une légèreté féroce les drames du monde au confort obstiné de son petit « moi », tandis que Louis Chedid (Egomane) nous surprend avec une caricature qui finit par se retourner contre nous tous.
C'est aussi le chemin qu'empruntent The Stranglers (No Man’s Land) en faisant de l'exhibition permanente de soi sur les réseaux sociaux le révélateur d’un mode de vie où chacun réclame son instant d’attention, jusqu’à ce que le collectif ne soit plus que l’addition de nos narcissismes.